mercredi 24 septembre 2014

J'ai flippé ma classroom !

Ca fait longtemps que j'y pense et ça y est, je me suis lancée : j'ai renversé ma classe. J'ai hésité de longues années. D'abord parce que ça demande du temps et que ça n'est pas le truc que j'ai le plus ces dernières années (et ce n'est pas uniquement la faute des #twins). Ensuite parce que je suis convaincue qu'une mauvaise classe inversée est pire, mais alors vraiment pire qu'un mauvais cours magistral.


Allez, je développe d'abord mes appréhensions* et ensuite je vous raconte le pied que j'ai pris. Je suis forte en teasing, non ?

Le temps d'abord. 

Pour faire une classe inversée, il faut AN_TI_CI_PER. Hors de question de filer une vidéo ou un cours la veille pour le lendemain. Hors de question aussi que ça prenne trop de temps de travail à la maison pour les élèves. Cela signifie concrètement que vous avez toujours un cours d'avance. Et moi, un cours d'avance, euh, comment dire ça ? Je ne sais pas bien comment ça fait d'avoir un cours d'avance. Et je ne vous parle pas des activités de classe que vous devez  préparer. On est loin de l'activité du livre de type "répondre aux questions", et ça prend quelques heures pour imaginer et concevoir quelque chose qui permette de mobiliser les connaissances acquises avant le cours pour travailler des compétences ciblées et les moyens de les évaluer. Oubliez les 35 heures.

L'efficacité du dispositif ensuite. 

Je vais vous avouer un autre aspect assez peu reluisant de ma pratique professionnelle (et qui est assez gênant pour un prof d'histoire) : je ne sais pas très bien raconter. Ca m'arrive de faire ça bien, mais c'est assez rare. Alors le cours magistral et moi, ça fait deux. En plus je m'ennuie grave, et j'aime pas trop m'ennuyer (vous l'aviez deviné, ça, non ?). En seconde, j'invente des situations d'apprentissage rigolotes, des tâches complexes avec parfois des cours plus traditionnels mais beaucoup d'autonomie des élèves. Mes cours de terminale en revanche... sont parfois une vraie souffrance pour moi ... et pour mes élèves que je vois piquer du nez en baillant. Ben oui, le programme ne nous laisse pas trop le temps de rigoler, même pour travailler.

Ben alors, me direz-vous, qu'attendais-tu pour te lancer ???

Vous avez déjà eu des élèves ? Oui ? Alors vous saurez de quoi je parle quand je dis que je ne suis pas du tout sûre que chacun de mes 33 (trente-trois) élèves de TS va lire le texte, ou regarder la vidéo, ou écouter le podcast que je vais lui envoyer. Alors quand cet élève (je mets au singulier par pur optimisme, mais vous aurez traduit un pluriel de malade, un pluriel genre 2/3 de la classe), quand cet élève qui n'a pas lu le cours arrivera en classe pour faire la fascinante activité que je lui ai concoctée pour utiliser les connaissances qu'il est censées avoir lues / écoutées / regardées auparavant... Ben non seulement l'activité va lui passer bien au-dessus de la tête, mais en plus il n'aura pas même entendu parler de loin, dans le brouillard et d'une seule oreille du contenu du cours.


Bien pire qu'un mauvais cours magistral. Je vous l'avais dit, vous ne me croyez jamais.

Et pourtant...

Allez, je vous raconte.

Mon premier cours inversé. 

Une semaine avant

D'abord une précision : je suis dans un établissement où les élèves sont tous équipés et connectés. Des privilégiés, en somme.

La semaine dernière, j'ai envoyé un mail à tous mes élèves de terminale (enfin, tous ceux qui m'ont envoyé leur adresse, autrement dit pas tous) contenant :

  • un lien vers mon cours "crocodoc-é". Crocodoc est un service en ligne qui permet de donner accès à des document texte ou pdf qui sont annotables. Je me suis créé un compte personnel qui me permet d'archiver les documents dans des dossiers que je peux partager.
  • Des consignes : annoter le cours en posant des questions, en y répondant, en ajoutant des informations supplémentaires. Ces commentaires font l'objet d'une note trimestrielle (je sais, la note c'est le mal. Mais moi je ne peux pas tout faire en même temps). 
  • Imprimer le cours ou me demander de l'imprimer. 
Durant la semaine qui vient de s'écouler, je n'ai pas pu résister : j'ai répondu aux questions posées dans les commentaires. Mais en réalité, il aurait fallu que je laisse les élèves se répondre les uns aux autres. Bon, c'était trop bon de discuter histoire avec les élèves, j'ai craqué, voilà. 

Et puis aujourd'hui, j'ai préparé ma séance de classe. 

J'ai fait l'inventaire des élèves qui ont commenté. 
Aïe. 
J'ai 33 élèves, 9 ont commenté. Combien j'avais dit tout à l'heure ? Les 2/3 de la classe qui n'auraient pas lu le cours ? Allez, sursum corda, après tout ils auraient pu lire sans commenter. 

L'avantage, c'est que je n'ai pas mis longtemps à lire les commentaires, relever les points qui posaient visiblement encore problème, et à préparer mes réponses. 

Pour faire face à toute éventualité du genre "J'ai pas lu madââââme" j'ai aussi imprimé 24 exemplaires du cours. J'ai deux classes de terminale, je pourrai les utiliser avec l'autre. Chasse au gaspi !

Et je suis arrivée un peu stressée dans ma salle de classe pour les deux heures de cours d'histoire. 

En classe

Je n'ai engueulé personne. 
Je n'ai engueulé aucun des 24  élèves qui n'ont pas commenté. 
Je n'ai engueulé aucun des 15 élèves qui m'ont avoué n'avoir pas lu. 
Je n'ai pas engueulé celui qui m'a dit : "Je n'ai rien reçu. Mais je ne vous ai pas envoyé mon mail, non plus". 
J'ai un tout petit peu râlé sur celui qui m'a dit "j'ai pas réussi à ouvrir le lien" parce qu'il avait une semaine pour me signaler le problème. Un peu seulement. 


J'ai seulement distribué le cours aux 15 qui n'ont pas lu, je les ai regroupés au fond de la classe avec pour mission de lire (et comme ce sont de chouettes élèves bien élevés, ils n'ont pas fait de bruit). 
Les autres, j'ai expliqué les points qui semblaient poser problème. Ensuite, j'ai distribué un exercice de type bac, un commentaire de texte qui mobilise les connaissances du cours. On a travaillé la méthode, les élèves du fond nous ont rejoint peu à peu. Et ils sont partis dans la réalisation de l'exercice. Vous m'auriez vue, c'était pas beau à voir : rouge, échevelée, essoufflée, je courais entre les tables pour répondre aux mains levées, le front perlé, la langue pendante, le T.shirt déchiré au coin d'une table pendouillant lamentablement sur mon flanc. 

C'était laborieux : si les élèves qui ont lu avançaient bien, j'ai ressenti de la part des élèves beaucoup de frustration au début devant la difficulté d'utiliser des connaissances qu'on ne maîtrise pas vraiment (faute d'avoir passé du temps dessus) pour mettre en oeuvre une méthode qu'on découvre. Mais à un moment, le déclic a eu lieu et j'ai vu des lumières dans les yeux. Des gens se lever et aller expliquer à la table voisine. Des élèves penchés sur leur texte, passer du document au cours en suçotant leur crayon**. 

Finalement, ça a marché. Je pense que je recommencerai assez vite parce qu'ils me semblaient tous avoir compris l'intérêt de ce type de dispositif, et que je pense que l'habitude ne peut pas nuire dans ce contexte-là. Mais avant, j'ai prévu une évaluation sur le cours lors de la prochaine séance. Un autre document à étudier par exemple, pour être sûre que le cours est maîtrisé. 


Pour conclure, j'ai conscience de ne pas respecter les canons de la flipped classroom : pas de tâche complexe ici, par exemple. M'en fiche. Je fais mon boulot de prof de terminale, pas ma faute si le bac est un truc de naze. J'ai conscience aussi d'enseigner dans un établissement de rêve, avec des élèves bien éduqués sur lesquels on a prise, d'une manière ou d'une autre. N'empêche, je suis contente de moi. Et je vais me coucher !


* En revanche je ne vais pas vous expliquer les canons de la flipped classroom, vous en trouverez une description ici et (avec une superbe infographie).
** Vous voyez le tableau ? J'en rajoute un peu, juste pour le plaisir.

3 commentaires:

Christine Galopeau a dit…

super, moi quasi j'ai essayé une fois mais il faut que je continue !!

Christine Galopeau a dit…

moi aussi (mon doigt a ripé sur le clavier)

Olivier Quinet a dit…

Bienvenue au club. Et j'attends tes TaCos pour Thucydide. Car tu ne vas pas pouvoir résister. :)