samedi 22 janvier 2011

Les outils du web, une histoire de goût

Je vais d'abord rendre à César ce qui appartient à César, et remettre ces mots-titres de mon billet dans la bouche de Serge Pouts-Lajus, lors d'une conférence qu'il donnait à l'assemblée générale du CRAP-Cahiers Pédagogiques en 2009.
J'aime beaucoup Serge Pouts-Lajus pour le recul qu'il prend par rapport aux technologies éducatives, lui qui a connu les grands espoirs du début (quand on pensait que les ordinateurs allaient pouvoir nous aider à traiter les données éducatives, à faire de la pédagogie différenciée, tout ça) et l'enthousiasme d'aujourd'hui. Et là encore je trouve qu'il a vu juste avec cette histoire de goût.

Je suis web 2.0. A donf' même. Je suis dans l'internet participatif jusqu'au cou, pour mon travail d'abord, pour mon plaisir ensuite. J'adore pouvoir faire appel aux copains de Twitter ou Facebook quand j'ai besoin d'une info, d'un support technique ou d'écrire un article qui n'arrive pas à sortir tout seul de ma tête. J'adore venir en aide à quelqu'un que je connais ou pas, saisir une balle au bond, un diaporama à construire, un texte à finaliser. J'adore publier un truc qui me passe par la tête et recevoir des tas de commentaires qui me permettent d'aller plus loin (ou d'être contente de moi, je l'avoue). Et puis j'adore regarder ce qui se passe sur ce web participatif : deux classes du primaire qui jouent aux échecs et s'entraident, un débat dans les commentaires d'un blogs, les échanges de recettes sur Twitter...



Mais je comprends très bien qu'on déteste les web 2, cet espèce de flot continu au statut hybride, bâtard, dont on ne sait s'il relève de l'information ou du babillage, de la rumeur ou de la réflexion, dont on ne voit que 140 caractères ou à peine plus sur Facebook. Je conçois qu'on soit mal à l'aise avec cette limite très floue entre privé et public, tellement difficile à maîtriser. Je trouve très normal de ne pas avoir envie d'y mettre le nez, les doigts, une photo. Je comprends aussi qu'on préfère travailler seul, aller au fond des choses et pouvoir ensuite publier un travail terminé qu'on aura maîtrisé du début à la fin. Je comprends qu'on n'ait pas envie de savoir ce que @bidule cuisine ce midi ou ce que @truc pense à l'emporte-pièce du dernier film de notre cinéaste favori (ou de la dernière incartade de notre homme politique préféré).

Et je comprends même (c'est dire comme je suis compréhensive aujourd'hui, profitez-en c'est les soldes !) que les détracteurs du web 2.0 puissent être aussi violents dans leurs réactions. Ben oui, ça vous énerverait pas, vous, qu'un outil que vous n'aimez pas soit présenté comme le dernier truc à ma mode, celui dont on ne peut pas se passer sauf à faire figure de ringard ou à louper tous les apéros organisés via Facebook par vos collègues de boulot ? Il y a de quoi se mettre en rogne quand l'information que vous venez de lire dans la dernière édition du Monde toute fraîche sortie du buraliste de la gare ne suscite d'autre réaction que "ah oui, j'ai lu ça ce matin sur Twitter", non ? Je ne vous parle pas de cette idée nouvelle qui voudrait que l'Histoire (et les Révolutions) se fasse grâce à Facebook et Twitter, alors que vous, vous avez fait Mai 68 (ou la lutte contre le CPE) sans même un téléphone portable ! Et j'avoue que ça m'énerverait aussi, ce sentiment de ne pas tout à fait comprendre les allusions et les implicites dans une conversation parce qu'une partie des échanges s'est déjà faite ailleurs. C'est vrai, pensez que ceux qui ne sont pas inscrits sur Twitter, Facebook et compagnie ne peuvent pas savoir que derrière les 140 caractères d'un tweet se cachent des courriels échangés, des google docs partagés, des etherpad, des commentaires de blogs qui nous font dire, à nous, que les tweets ont de la profondeur. Que des gens puissent croire que la pensée se résume en 140 caractères, ça agace, aussi.

Alors, mesdames et messieurs les détracteurs, je n'ai qu'une chose à vous dire : ne vous énervez pas, ça n'en vaut pas la peine. D'abord, vous avez raison : vous pensez mieux seul qu'à plusieurs, ce que vous publiez est formidable et témoigne de votre intelligence, de votre pertinence, et nous est très utile. C'est vrai et dit sans ironie. Ensuite, vous n'arriverez pas à faire disparaître le phénomène réseaux sociaux, ni à nous convaincre que c'est superficiel, vain et frivole. Ben non, nous, le web 2, on aime ça, on trouve ça pratique et utile. Dites-vous simplement que nous sommes différents, complémentaires peut-être, et que nous n'avons pas les mêmes goûts. Et vous savez quoi ? Les goûts et les couleurs, ça se discute pas.

10 commentaires:

Emmanuel a dit…

Et puis, il faut bien se dire que ça pourrait être pire : au lieu d'être détracteurs, ils pourraient être des moissonneuses-batteuses.

François le jardinier de Marandon a dit…

Ce qui est dit est dit, cochon qui s'en dédit. C'est les tontons flingueurs ce soir ?

Caroline Jouneau-Sion a dit…

J'ai fait une citation ? Parce que j'ai voulu flinguer personne (allez je suis honnête : j'ai dû lâcher une flèche mais le reste cherche plutôt à faire cesser les tirs...) mqia c'est vrai : il manque les modérés. C'est parce que les modérés ne râlent jamais.

Ticeman a dit…

Une posture de ticeman mais c'est moi Ticeman!
Bien vu et on voit à peine la flèche!

alexislucas a dit…

toute la question est de savoir si le frémissement nous accapare ou nous construit, et si le goût lève le lièvre du divertissement que je partage cela va de soi. Et pour reprendre Pascal, "D'où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique et qui accablé de procès et de querelles était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez pas, il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur depuis six heures. Il n'en faut pas davantage."

drmlj a dit…

Merci pour ce billet d'humeur dont l'effet cathartique est bienfaisant. Je ne suis pas tout à fait d'accord sur tout, il me semble que certains parlent très bien du web2 mais sans le pratiquer : ils se contentent de lire les blogs de ceux qui s'y essaient et s'y engagent, mais ne s'y risqueraient pas, pardi ! Attitude qui me laisse perplexe lorsque dans le même temps on laisse croire qu'on est très investi dans la pratique des TICE. J'ai du coup écrit un billet sur le sujet, après lecture du tien : http://wp.me/pXdDL-1o

voirdit a dit…

Il me semble que l'enseignant a toujours utilisé les outils en usage dans son entourage : bâton sur le sable, bâton de craie ... ...radio, cinéma, télévision, diapositives, rétroprojecteur, vidéoprojecteur. J'en oublie. Il utilise l'outil pour rapprocher son langage de celui de son auditoire ou bien pour faire passer un message selon un canal nouveau qu'il trouve performant en la matière. De plus il doit nécessairement varier l'approche pour ne pas lasser l'apprenant. Il est donc parfaitement normal qu'aujourd'hui il utilise le web2, surtout si cela correspond aussi à son penchant naturel car il faut être à l'aise avec l'outil employé. Cela veut dire qu'il n'y a pas une voie pour parvenir au but mais que tous les chemins mènent à la connaissance.

Caroline Jouneau-Sion a dit…

Oui, Voirdit, tu as raison les enseignants s'emparent souvent des outils qui les entourent pour se les approprier dans le cadre de leur enseignement. Parfois l'usage d'un outil fait débat. Cela a été le cas du tableau noir à ses débuts ! Mais vous avez raison, il faut varier les plaisirs, les approches.

Serge Pouts-Lajus a dit…

On a heureusement pas mal de goûts communs chère Caro. Par exemple PK et en particulier ce clip que, moi aussi, j'adore !

Sérieusement, c'est en reconnaissant les objets technologiques comme des objets culturels, créés par certaines personnes, en certains lieux et en un certain temps, qu'on peut aussi les soumettre à l'épreuve du goût. Comme des romans, des films, des photos. Alors oui, on a bien besoin de critiques technologiques comme on a des critiques de cinéma ou de littérature qui peuvent expliquer leurs goûts et leurs dégoûts, en argumentant avec ce qu'il faut de subjectivité et sans terrorisme verbal.

Il faut reconnaître qu'en avocate de Twitter, tu es assez fortiche. Tes arguments, ajoutés à ceux de Laurence (entendus en novembre), me font vaciller...

Serge PL

Thierry a dit…

C'est vrai quelle mouche a piqué France 2 pour enfin traiter de la pédagogie à l'école. Même avec des insuffisances et des maladresses dont tu parles, c'est plutôt réjouissant de voir que ceci est montré à l'écran. Le phénomène est si rare qu'il faut le souligner. Ton billet est sur ce plan salutaire.