mercredi 10 novembre 2010

La route est longue...

J'ai passé ma journée à me justifier...

Mercredi 9 heures : "Madame, pourquoi on fait pas un cours normal ???" me demande Juliette. Bon la dernière fois avec Thomas j'avais compris : les copains de la classe qui font un exposé qui remplace le cours du prof, ça déstabilise. Mais là ??? A part les tables en carré, il s'agissait juste d'une préparation en groupe d'une heure, correction-cours pris en note. Et pis de toutes façons c'était le début, du genre "sortez vos livres, aujourd'hui vous allez répondre à la question :
"Pourquoi des besoin  plus importants ?" à l'aide du document page tant.
Même pas bizarre !

Juliette, chère jeune fille de 15 ans, que préfères-tu ? Un cours dicté que tu auras oublié le mois prochain ? Ou que je t'apprenne à réfléchir aux problèmes du monde ?
Juliette a compris, et puis elle est rassurée, j'ai repris moi-même de ma voix douce et assurée les éléments apportés par les élèves en correction pour qu'ils le notent dans leur cahier en toute sécurité.

Mercredi 10 heures :

"Caroline, c'est normal si les secondes ont une super moyenne ? Ils ont 12 !". Ben oui c'est normal : je leur ai demandé de chercher des infos, de critiquer des documents, de construire un raisonnement et de communiquer leurs conclusions à l'écrit et à l'oral, et ils y sont arrivés. Peut-être faudrait-il que je les habitue à des évaluations plus ... scolaires, à des notes plus basses ? Je n'ai pas très envie... Pour le moment ils travaillent, ont l'air de comprendre, d'aimer... (enfin, tant que je reprends leurs mots de ma voix douce etc...)


Mercredi 11 heures : 

Chers élèves de Terminale, j'ai entendu dire que ça vous pose problème que je vous dise "Je ne sais pas" quand je ne sais pas, et que je vérifie mes dates quand Fabrice (il est très calé en histoire contemporaine, Fabrice, il lit tout, regarde tout, retient tout... Il en connaît des choses Fabrice, et ne laisse pas la place à l'erreur ou à l'approximation. Un trésor pour un prof, Fabrice. Encombrant, mais d'une valeur inestimable. "Fabrice, tu veux bien développer sur le procès de Nuremberg ?", un trésor je vous dis. ), que je vérifie donc mes dates quand Fabrice donc me signale une erreur.
Hé bien oui, je fais des erreurs. De date, de définition, tout ça. Ca m'arrive. Et je ne sais pas TOUT de l'Histoire du monde. Donc plutôt que de faire semblant que je sais, ou d'affirmer que j'ai raison et que Fabrice qui comme vous le dites n'est qu'un élève, a tort, je préfère l'honnêteté intellectuelle. Ca n'est pas très rassurant pour vous, je le sais. Mais je trouve encore plus inquiétant de vous laisser repartir, confiants, avec des erreurs. Et je préfère que vous mettiez un gros ? lorsque je doute plutôt qu'une erreur qui passera inaperçue.

Alors voilà, mes chers élèves de Terminale : vous allez noter des ? quand je douterai. Vous avez même le droit de me demander l'autorisation de sortir vos téléphones pour vérifier dates et événements sur diverses sources aussi fiables que les miennes. Vous irez vérifier dans votre manuel ou ailleurs les infos que je vous aurais données, vous comblerez les trous et effacerez vos ?. Bref, vous ferez mieux votre métier d'élève parce que j'aurai montré mes doutes et que je n'aurai pas camouflé mes erreurs.

Mercredi 15h30 : 
"Madame, j'ai croisé vos enfants à vélo tout seuls tout à l'heure (sur une routounette fort peu fréquentée du Sud Beaujolais, dans les 500 mètres qui séparent la maison du lieu de leurs activités du mercredi), j'ai eu très peur, c'est dangereux !" Moi bêtement, j'ai cru que mes enfants roulaient à gauche, pas sans casque (j'ai vérifié avant de les laisser partir) mais peut-être sans les mains dans le virage, ou debout sur la selle ? Mais non. Juste : c'est dangereux de laisser des enfants de 8 et 10 ans faire du vélo seuls sur 500 mètres d'une route peu fréquentée. Il faudrait que je les accompagne jusqu'à leur majorité. Ou jusqu'à ce qu'ils me claquent la porte au nez en disant "j'en ai marre de cette famille de ... j'me tire", prennent leur vélo seuls pour la première fois et ... je ne veux même pas y penser.

Quoi de commun entre ces quatre moments d'une de mes journées ? 

L'autonomie. C'est difficile de penser tout seul, c'est difficile de se prendre en main, dans ce vaste monde plein de dangers, d'incertitude et de complexité. C'est difficile aussi d'aider des enfants à devenir autonome, à être équipés pour naviguer en toute sécurité dans notre monde, parce qu'il faut y aller doucement. Mais c'est encore plus difficile lorsqu'on se sent seul à faire cet effort difficile... et que le reste du monde vous renvoie un regard au mieux interrogateur, au pire réprobateur.

Alleeeeez, je le sais bien, je ne suis pas seule en vrai. Vous êtes là ! Mais s'il vous plaît, si vous me croisez dans mon lycée ou sur la routounette du Beaujolais, faites-moi signe !

11 commentaires:

Danis Michaud a dit…

Tu prépares tes élèves et tes enfants à prendre des décisions, à résoudre des problèmes... Quelle chance qu'ils ont de te connaître!!!!

Caroline Jouneau-Sion a dit…

Merci Danis, pas sûr que ce soit une vraie chance pour eux, parce que je ne suis pas sûre de parvenir encore à les préparer à cette autonomie. Mais c'est gentil de le penser ! Ca encourage à progresser ! ;-)

Anonyme a dit…

Moi je ne vois rien de répréhensible dans tout ça, bien au contraire !
Bon courage, tu es dans le vrai !

AT

Thierry a dit…

Bravo pour ce billet ! ta méthode est celle du bon sens dans ce nouveau monde que découvrent aujourd'hui les jeunes générations. Si l'éducation doit servie à former les citoyens de demain comment faire l'impasse sur cette notion clé qu'est l'autonomie. Tous mes encouragements !

Nati a dit…

Arrivée sur ton blog par errance cybernétique, mais sans doute poussée par le destin, je partage et tes expériences pédagogiques et tes préoccupations parentales. Continue, la route est longue, interminable, mais c'est, je crois, le bon chemin.

Emmanuel a dit…

La route est longue, tortueuse, c'est celle qui permet de regarder le paysage, de s'arrêter pour observer, de revenir en arrière... de s'égarer pour faire de fabuleuses découvertes.

Les autres sur leurs autoroutes pourries, il ne verront rien de tout ça, ne connaîtront cette petite ville, là, que par son nom sur un panneau bleu dégueulasse, et ils continueront en plus de saloper la planète.

Philippe Watrelot a dit…

la culpabilité c'est la silicose du prof...
Et la culpabilisation est souvent le moyen de transférer cette culpabilité sur les autres.
C'est la réflexion que je me faisais en lisant ton texte. Beaucoup d'enseignants (chers collègues...) cherchent à te culpabiliser pour ne pas assumer leurs propres difficultés à changer, à être autonomes, à se questionner...
Il en est de même pour les élèves. Mais eux, c'est moins grave, car ils sont en construction et ces questions ils te les posent car ils sont un peu déstabilisés. Mais on ne peut grandir que si on est un peu déstabilisés...

Suis ta route... sans céder aux critiques et aux tentatives de culpabilisaton

Laurent Fillion a dit…

Je me suis beaucoup retrouvé dans ce qui est écrit ici. Mais il y a aussi des moments plus savoureux comme quand cet élève me dit en sortant "monsieur aujourd'hui on n'a pas fait cours (sic!) mais j'ai tout compris"

Emmanuelle Erny-Newton a dit…

Hello Caroline !

Que nous sommes proches dans nos réactions ! Tu veux que je te dise ton problème (qui est aussi le mien) ? C'est que tu es une éducatrice, pas une enseignante. Et tous les éducateurs ont le même problème avec le regard des autres sur eux. Les collègues les voient comme des farfelus vaguement idéalistes, et les élèves eux-mêmes ne comprennent pas cette confiance que soudain un prof leur accorde : "Comment ? On ne me di(c)t(e) pas ce que je dois penser ?" -Panique.
Mike Wesch décrit exactement la même chose avec son amphi d'anthropologie (Anti-teaching : confronting the crisis of significance http://www.scribd.com/doc/6358393/AntiTeaching-Confronting-the-Crisis-of-Significance ).
Lorsque j'enseignais à des jeunes en grande difficulté scolaire dans un CFA de bourgogne, il y avait une autre chose qui déstabilisait particulièrement mes jeunes : c'était de prendre du plaisir à apprendre. Plus exactement pour eux, si le cours donnait du plaisir, c'est qu'on n'avait rien dû y apprendre... C'était des jeunes vifs et plutôt intelligents, mais que l'école avait conditionnés à associer apprentissage et douleur. Pavlov, la bave en moins...

Ca va prendre un moment de reprogrammer tout ce jeune monde -surtout lorsque la reprogrammation consiste à leur filer les commandes. Mais un jour ou l'autre, on atteindra la masse critique.

Yes we can :)

Caroline Jouneau-Sion a dit…

Bonjour et merci de vos commentaires ! Je suis contente de pouvoir montrer et sentir au travers de ce billet que cette situation de "pionnier" du changement de pédagogie (ma copine Florence dirait "changement de paradigme" ;-))) est partagée. Le danger, c'est l'isolement. Mais je savais déjà que d'autres enseignants (ou éducateurs, Emmanuelle ?) partageaient mes pratiques, même si j'aurais aimé qu'ils ne rencontrent pas les mêmes difficultés. Ce qui me rend un peu plus angoissée, pessimiste, selon les jours, et en tous cas nous rend le travail plus difficile face à l'angoisse des élèves et de leurs parents, c'est que je me sens isolée sur le plan local. Mais c'est sûrement parce que le lycée est nouveau, que nous ne nous connaissons pas encore tous et n'avons pas eu le temps de discuter ensemble de nos méthodes et de nos exigences. Et puis les nouveaux programmes qui induisent d'autres approches pédagogiques (encore que apparemment on peut aussi les faire de la façon la plus traditionnelle qui soit...), ces nouveaux programmes ont seulement deux mois.
Je réponds aussi à Philippe qui parle de culpabilisation : je ne crois pas que ma collègue ait voulu me culpabiliser, elle est très sympa, mais sa remarque montre bien la façon dont on envisage l'évaluation dans notre système : une façon de classer les élèves dans une grille déjà prête, où la répartition est figée (cf constante macabre). Sortir de ce modèle de répartition des moyennes dans la classe, c'est suspect : de vouloir saquer dans un sens, de vouloir acheter la paix sociale dans l'autre.
Je crois que je vais envisager de supprimer les notes en seconde... Dès que j'ai un peu de courage !

hgv85 a dit…

Non ! Non, Caro tu n'es pas seule. Et, même si je ne vais peut-être pas aussi loin que toi, je suis confronté aux même problèmes. Les réticences sont très fortes en lycée, beaucoup plus fortes qu'en collège ; peut-être parce que les collègues y sont souvent plus âgés, mais aussi et surtout parce que le lycée ne commencent que tout juste à affronter la pluralité des publics scolaires. Le besoin de changement commence à peine à se faire sentir dans les petits lycées de province. Il y a aussi en terminale, la pression du bac, qui n'a plus beaucoup de sens aujourd'hui ; mais qui poussesouvent les enseignants à passer en force par des cours magistraux, devant des programmes bien lourds. Amitiés.